Patience et longueur de temps…

TENDANCE

Patience et longueur de temps…

Après la gastronomie, la vogue du ” slow ” gagne tous les domaines, du tourisme au design 

Vous attendez avec impatience les vacances pour filer vers les sommets et dévaler les pistes enneigées ? Vous avez tout faux. Désormais, le ski se pratique avec lenteur.

Gagné par la vogue du ” slow “, le tourisme hivernal en fait un argument pour attirer des vacanciers désireux de conjuguer joies de la montagne et farniente. L’adepte du ” slow ski ” choisit une station que l’on rejoint en tortillard et dont les pistes réservent une large place à la luge, au ski de fond et aux balades en raquettes. Faire du sport, oui, mais sans trop se dépenser et en prenant son temps.

Cette mode, qui tend à ralentir le rythme de toute activité, a été impulsée en Italie à la fin des années 1980, par l’écolo-gastronome Carlo Petrini et son association Slow Food. En réaction au développement de la restauration rapide (fast-food), du vite cuisiné et aussi vite avalé, ce mouvement, qui compte désormais des centaines de milliers d’adeptes à travers le monde, prône un retour à l’hédonisme, revalorise les traditions gastronomiques, mène des activités d’éducation au goût…

Depuis, l’obsession de la décélération a gagné tous les univers. Autour du slogan : ” La démocratie, comme l’éducation, a besoin de lenteur “, le mouvement Cittaslow fédère à travers la planète les villes où il fait bon vivre moderato.

La nébuleuse ” slow life ” réunit diverses initiatives visant à donner un coup de frein à nos modes de vie et de consommation : ” slow parenting ” (qui incite à consacrer du temps à ses enfants), ” slow fish ” (contre la pêche industrielle), ” slow money ” (pour les échanges au niveau local).

La lenteur est devenue le nec plus ultra : ne dites plus ” massage ” mais ” slow cosmétique “. Même dans l’univers de la mode, royaume de l’éphémère, des marques comme Petit Bateau revendiquent l’étiquette ” slow fashion “. Une manière de surfer sur la demande du public pour des produits intemporels, de qualité et durables.

Un engouement dont l’artisanat d’art entend à son tour tirer profit. Ses valeurs – amour du travail bien fait, transmission des savoirs, investissement personnel – ne sont-elles pas à elles seules un éloge du ” slow made “, comme il conviendra dorénavant de dire ?

Lancé fin novembre à l’initiative de l’Institut national des métiers d’art et du Mobilier national, ce mouvement entend fédérer fabricants, éditeurs, designers, galeries et institutions autour d’un certain nombre de valeurs réunies dans une ” charte “. Le logo, conçu par l’agence Funny Bones et que l’on croirait tracé à la plume Sergent-Major, en traduit bien l’esprit.

Il s’agit, pour ceux qui y adhéreront, de consacrer à la création le ” juste temps “. Autrement dit, de considérer que la fabrication d’un objet requiert l’acquisition d’un savoir-faire, nécessite recherches et expérimentations, et que son prix – forcément élevé – doit être évalué à l’aune du temps passé à son développement et à sa fabrication.

” En France, contrairement à l’Italie, le travail manuel, l’importance du geste et la pérennité des petites entreprises ne vont pas de soi, estime Marc Bayard, conseiller pour le développement scientifique et culturel du Mobilier national. Il faut expliquer pourquoi tel meuble, tel parapluie ou telle robe a un coût. Ce mouvement est donc autant une marque de fabrique, un outil marketing derrière lequel il y a toutefois une pensée qu’une sorte de label dont de petits artisans pourront se réclamer. Au-delà, il s’agit bien d’une réflexion sur la temporalité, le jetable, le durable et la transmission. ”

La plumassière Emilie Moutard-Martin, qui a rejoint le mouvement, raconte ainsi avoir consacré pas moins de 200 heures à la réalisation d’un plastron en plumes et perles pour la collection couture hiver 2011 de Jean Paul Gaultier.

Créateur de parapluies et d’ombrelles, Michel Heurtault défend lui aussi le ” slow made “. Dans sa boutique parisienne, tout est luxe et volupté, taffetas et organzas, bois nobles et pongés de soie, lins sublimes et baleines aux courbes parfaites… A mille lieues de l’univers dématérialisé de la création d’objets par imprimante 3D qui a fait sensation au printemps lors du dernier Salon du design de Milan.

Mélina Gazsi et Sylvie Kerviel (le Monde 19 décembre 2012)