Dépasser l’opposition entre ville musée et ville en progrès

Dans les débats autour du mouvement Città Slow, l’argument de la chaise à porteur fait souvent écho à celui de la bougie dans le mouvement écologique.

“Vous voulez une ville archaïque (à pied, en diligence, en chaise à porteur…)  comme vous voulez nous ramener à l’ère de la bougie en nous incitant à renoncer à des formes d’énergie polluante ou dangereuse.” Alors, sortons l’argument d’autorité pour rappeler que – dans le cas de Saint-Antonin-Noble-Val, ville médiévale – le passé est compatible avec le progrès. C’est même un atout. Et c’est un urbaniste italien qui, dès 1931, le disait pour nous.

Nous avions, suivant en cela Françoise Choay urbaniste spécialiste du patrimoine, retrouvé ce travail de Giovannoni en abordant les problèmes du commerce urbain dans des villes anciennes, là où la voiture – qui règne en maître sur les parkings d’hypermarché –  devient un handicap dans la vie citadine dans des rues étroites où les jambes sont le mode de locomotion le plus efficace.

Ce n’est pas sans raisons que cette réflexion urbaine est née en Italie. Toutes les villes Città Slow n’ont pas cette morphologie médiévale comme Saint-Antonin Noble-Val, mais au moins dans notre cas, relisons Giovannoni  pour concilier passé, présent et avenir dans le respect de l’ambiante (le mot aujourd’hui veut dire environnement mais ici, esprit des lieux est mieux adapté).

Gustavo Giovannoni et le patrimoine urbain 

Giovannoni dans son œuvre* nous propose la synthèse et le dépassement de la ville ancienne vue comme historique et comme muséale. Sa synthèse constitue le socle de toute interrogation actuelle sur le destin des anciens tissus urbains. Il leur accorde simultanément une valeur d’usage et une valeur muséale en les intégrant dans une conception générale de l’aménagement territorial. Le changement d’échelle imposé au cadre bâti par Je développement de la technique a pour corollaire un nouveau mode de conservation des ensembles anciens, pour l’histoire, pour l’art et pour la vie présente. Ce “patrimoine urbain**”, que Giovannoni est sans doute le premier à désigner systématiquement sous ce terme, acquiert son sens et sa valeur non pas en tant qu’objet autonome mais comme élément et partie d’une doctrine originale de l’urbanisation.

Il mesure le rôle novateur des nouvelles techniques de transport et de communication et prévoit leur perfectionnement croissant ce qui lui permet de penser en termes de réseaux et d’infrastructures. L’urbanisme est devenu territorial et doit satisfaire cette vocation qui caractérise la société de l’ère industrielle: se mouvoir et pouvoir communiquer par tous les moyens.. Pour Giovannoni, la société de communication, qui ne peut cependant fonctionner à la seule échelle territoriale et réticulée, appelle la création d’unités de vie quotidienne. Les centres, les quartiers, les ensembles d’îlots anciens avec leur échelle peuvent répondre à cette fonction de nouvelle entité spatiale. À condition d’être convenablement traités, c’est-il-dire à condition qu’on n’y implante pas d’activités incompatibles avec leur morphologie, ces tissus urbains anciens voient même leur valeur d’usage assortie de deux privilèges: ils sont comme les monuments historiques. porteurs de valeurs d’an et d’histoire et ils peuvent servir de catalyseurs pour l’invention de nouvelles configurations spatiales. Et c’est à ce titre qu’ils ont pu être intégrés dans une doctrine sophistiquée de la conservation du patrimoine urbain.

Nous pouvons résumer cette doctrine que Giovannoni a fondue en trois grands principes. D’abord, tout fragment urbain ancien doit être intégré dans un plan d’aménagement qui explique sa relation avec la vie présente. En ce sens, sa valeur d’usage est légitimée à la fois techniquement par un travail d’articulation avec les grands réseaux d’aménagement, et humainement par le maintien du caractère social de la population. Ensuite, le concept de monument historique ne saurait désigner un édifice singulier indépendamment du contexte bâti dans lequel il s’insère. C’est pourquoi isoler ou dégager un monument revient, la plupart du temps, à le mutiler. Les abords du monument sont avec lui dans une relation essentielle. Enfin, ces deux premières conditions remplies, les ensembles urbains anciens appellent des procédures de préservation et de restauration analogues à celles définies pour les monuments par Boito. Une marge d’intervention est donc admise que limite le respect de l’ambiante, cet esprit historique des lieux, matérialisé dans des configurations spatiales.


*GIOViANNONI, Gustavo. Vecchie città ed edilizia nuova 1. Turin : Unione tipografico-editrice. 1931. trad. française de J.-M. Mandosio. A. Petita el C. Tandille, L’Urbanisme face aux villes anciennes. Paris. Éditions du Seuil. 1998. 350 p.